Les Chypriotes turcs nomment ainsi la « ligne Attila ». Un rappel constant de l’opération militaire de juillet 1974 qui a vu un tiers de l’île passer sous la coupe d’Ankara. Entre sud et nord, la bande de démarcation traverse Nicosie, la capitale, sur un ruban qui semble porter la trace de passages hostiles. Ici, les maisons s’effritent. Les fenêtres bâillent sur le vide. Les portes, transpercées, grincent dans le silence. « Ma famille a vécu à cet endroit précis », confie un homme dans la rue, qui préfère garder l’anonymat. Sur une île à la population modeste, la prudence reste de mise. L’Europe, désormais tournée vers d’autres crises, a relégué Chypre au second plan. Mais il suffit d’un rien pour que les souvenirs douloureux refassent surface, que les vieilles blessures s’ouvrent à nouveau. « Nous avons dû trouver refuge ailleurs », poursuit-il. Les 180 kilomètres de la Ligne verte sont devenus, pour beaucoup, un territoire sans maître. Les Casques bleus se sont installés pour assurer une sécurité défaillante jusque-là. Les années passent, la routine s’installe. Désormais, on attend des habitants qu’ils vivent comme si de rien n’était avec les Chypriotes turcs, sous la surveillance de plus de 40 000 soldats venus de Turquie. Pourtant, rien n’a vraiment été digéré. Ce qui se joue ici, c’est une occupation militaire, sans échappatoire. Une invasion qui bafoue le droit international, un constat implacable.
Au début du mois de juin, dix associations civiles, parmi lesquelles « Unite Cyprus Now » s’est fait entendre, ont publié un avertissement : la réunification semble s’enliser, même dans les rapports confidentiels des Nations Unies. Les « mesures de renforcement de la confiance » (CBM), censées ouvrir la voie à un rapprochement, piétinent. En 2014, le président chypriote grec Nicos Anastasiades et le représentant chypriote turc Mustafa Akinci s’étaient pourtant accordés sur plusieurs points. Rien n’a vraiment avancé.
Parmi les gestes attendus, un en particulier aurait pu marquer un tournant : créer une connexion électrique entre le nord et le sud, et faciliter l’usage de la téléphonie mobile d’une partie à l’autre de l’île. Mais les partis politiques au pouvoir ont préféré s’installer confortablement sur les promesses, à l’image de Jonathan Cohen, le secrétaire adjoint américain aux affaires européennes et eurasiennes, qui prônait une répartition équitable des bénéfices entre les deux communautés. Cette vision, pourtant, la majorité des Chypriotes grecs l’avait déjà refusée en 2004, en rejetant massivement le plan de paix proposé par Kofi Annan, l’ancien secrétaire général de l’ONU. « Si un jour la réunification aboutit », soulignent certains habitants de Pyla, le seul des quatre villages de la « Ligne verte » où Grecs et Turcs vivent encore côte à côte,, « ce sera l’intégration d’une minorité dans la République chypriote, l’unique entité reconnue sur la scène internationale. »
« Si la réunification devait devenir réalité, elle ne s’effectuerait pas sur un pied d’égalité, mais par l’intégration d’une minorité au sein de la seule Chypre reconnue », habitants de Pyla
Pour beaucoup, cette partition insulaire arrange. À l’extérieur, surtout. Pour les touristes, la « ligne verte » est devenue une curiosité. Ceux qui regrettent le mur de Berlin, qui hésitent à s’aventurer à Gaza et qui ne saisissent pas encore tous les enjeux coréens viennent ici chercher la sensation de l’interdit, à trois heures de vol de l’Europe dite « vieille ». L’Europe des États, des anciennes puissances coloniales, de la Méditerranée quadrillée. Sur cette île, qui fait figure de trait d’union entre l’Occident et l’Orient, la plus récente à rejoindre le Conseil de l’Union européenne en 2004, l’histoire s’étire sur près de 10 000 ans sans interruption. Un héritage qui aurait pu donner à Chypre des airs de doyenne, elle qui a vu naître Aphrodite sur les rivages de Paphos.
Mais la réalité du présent s’impose. Dans le ciel chypriote, les manœuvres militaires se succèdent. La Royal Air Force veille depuis la base stratégique d’Akrotiri. Le port de Larnaka accueille l’USS Donald Cook, navire de guerre chargé de missiles Tomahawk pointés vers la Syrie. Dans la zone économique exclusive, des groupes pétroliers comme Exxon Mobil, Total, Qatar Petroleum ou Eni, escortés de milliers de Marines, s’affairent à exploiter le gaz découvert récemment. Face à ces appétits, la Turquie d’Erdogan hausse le ton et réclame sa part. Chypre, elle, se retrouve au carrefour de stratégies qui la dépassent largement. Brendan O’Malley, analyste, le résume ainsi : « Chypre et sa ‘ligne verte’ sont la preuve tangible de la brutalité humaine et de l’échec politique à faire émerger un véritable État. L’île a subi les contrecoups de la guerre froide, et aujourd’hui encore, elle paie le prix des ambitions de puissances étrangères, qui ont fait de la Syrie leur nouveau terrain de jeu. »
« Chypre continue de subir les desseins des puissances qui, en ce moment, concentrent leurs efforts sur la Syrie », Brendan O’Malley
Du point de vue du droit, la ligne de démarcation ne tient pas. « Le problème chypriote trouve son origine dans une violation du droit international », affirme le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. « Contrairement à ce que soutiennent les États-Unis et l’Union européenne, il ne s’agit pas d’un simple conflit communautaire. En 1974, un État indépendant a été attaqué et occupé, sous prétexte de protéger une minorité menacée d’annexion à la Grèce. » Mais le droit international a ses limites, surtout dans la sphère de la realpolitik. Les amitiés se nouent à coups de millions d’euros. Lorsque la crise financière a frappé Chypre en 2012 et 2013, avec la faillite de la deuxième banque du pays, les Russes sont restés. Aujourd’hui, selon le Conseil russe, les investissements russes dépassent les 31 millions de dollars par an à Chypre, et le double depuis Chypre vers Moscou. Les industriels russes, qui achètent des biens immobiliers pour au moins 2 millions d’euros, obtiennent la citoyenneté chypriote, et donc européenne. Près d’un millier d’entrepreneurs russes ont déjà profité de cette opportunité, injectant près de 4 milliards d’euros dans l’économie nationale. Ce montant représente un quart de la production annuelle de l’île. Ce regain de confiance a permis à Chypre de rebondir après la crise : la croissance a atteint 1,7 % en 2015, 2,8 % en 2016, puis 3,9 % en 2017. Mais ce capital russe, ou apillyatzia, s’est aussi traduit par une réticence à toute forme de compromis avec la communauté turque. Aujourd’hui, 37 % des Chypriotes se disent favorables à l’accueil d’une base militaire russe, histoire de contrebalancer l’influence anglo-américaine au cœur d’un Moyen-Orient sous tension. La récente réélection du président Nicos Anastasiades, lors du scrutin du 4 février, a rassuré Londres et Washington. Mais les interventions en Syrie, tout comme les défis liés à l’exploitation du gaz, pourraient bien rallumer les braises d’un nouveau conflit régional.
Pour s’offrir une propriété à Chypre, il faut compter au moins deux millions d’euros. À ce prix, la citoyenneté chypriote, et européenne, est accessible. Près d’un millier d’investisseurs russes ont déjà saisi cette opportunité.
La réunification de Chypre paraît, à ce jour, déranger davantage les acteurs extérieurs que les résidents de l’île eux-mêmes. En 1964, le général Peter Young a tracé une ligne verte à l’aide d’un crayon, dans l’espoir d’apaiser les relations entre la communauté orthodoxe grecque et la minorité musulmane. Cinquante ans plus tard, ce tracé s’est avéré être une manière bien commode d’effacer les frontières, tout en laissant à la Grande-Bretagne le rôle de médiateur international selon ses intérêts. Les États-Unis ont vite pris la suite, tandis que l’Union européenne détourne le regard, préférant ne pas reconnaître un nouvel échec de son ambition d’unité. Reste à savoir si elle trouvera le courage d’affronter la réalité. À Pyla, sur cette île fragmentée, il ne s’agit plus d’orthodoxes ni de musulmans : seuls demeurent les habitants de Chypre.
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