1939, l’Europe est à genoux, le continent écorché par la guerre, l’espoir relégué dans les marges. Pourtant, c’est dans ce chaos que germe une idée inattendue : l’unité politique et économique du Vieux Continent, non plus comme rêve d’utopistes, mais comme antidote à la répétition des désastres passés.
L’européanisme de Ventotene
L’Europe qui affronte la seconde moitié du XXe siècle n’a plus rien à voir avec celle fracassée par deux conflits mondiaux rapprochés. Le vieux système des États-nations n’est plus le seul à peser sur la scène politique. L’équilibre qui prévalait avant 1939 a volé en éclats. L’Allemagne divisée, la France et l’Italie, moins atteintes matériellement mais marquées par des déchirements internes, sont confrontées à un continent où le centre de gravité politique et militaire s’est déplacé : ce sont désormais les États-Unis et la Russie stalinienne qui dictent la marche du monde.
L’Europe, appauvrie, secouée par la rancœur et la haine, se débat avec les séquelles du totalitarisme et des guerres civiles. La reconstruction s’annonce titanesque, sur les ruines sociales et économiques d’un peuple saigné. La peur domine, attisée par l’expansion soviétique. Les États-Unis prennent rapidement la place du Royaume-Uni en garant de l’ordre européen, déterminés à structurer la défense du continent.
En pleine débâcle, l’idée d’une Europe unifiée, murie pendant la guerre par des résistants et visionnaires, prend forme. Les courants antifascistes, porteurs d’un projet d’unification, se retrouvent sur un objectif double : tourner la page des dictatures et empêcher tout retour des vieux démons.
Dès les années 1930, le projet d’une nouvelle Europe gagne du terrain. Dans chaque pays, des voix s’élèvent en faveur d’un État fédéral supranational, capable d’englober tous les peuples du continent.
Le mouvement pro-européen mûrit à grande vitesse. Qu’on l’observe à travers l’Union fédérale britannique ou le Comité français pour la Fédération Européenne, porté entre autres par Camus et Mounier, il atteint son point d’orgue pendant la guerre avec le Manifeste de Ventotene (1941). Ce texte, rédigé sur l’île italienne de Ventotene par Altiero Spinelli et Ernesto Rossi, tous deux exilés du fascisme, sert de socle au Mouvement fédéraliste européen lancé en 1943.
Le nouvel État européen, tel qu’imaginé, doit reposer sur une structure fédérale, doté d’une autorité politique supérieure et d’une armée commune, pour transcender les intérêts nationaux et éviter que l’Europe ne replonge dans la folie totalitaire :
« La ligne de fracture entre partis progressistes et réactionnaires ne se situe pas dans la pureté de la démocratie ou l’ampleur du socialisme, mais dans la capacité à dépasser la conquête du pouvoir national comme unique horizon, pour placer au centre la création d’un État international, fédérateur des énergies populaires, et convertir le pouvoir national en instrument au service de l’unité internationale. »
Les États-Unis, favorables à la création des « États-Unis d’Europe », adoptent une motion de soutien au Congrès. Pourtant, la réorganisation du continent suivra une trajectoire plus tortueuse.
L’Europe du charbon et de l’acier
À la fin de la guerre, les ambitions du Mouvement fédéraliste européen se heurtent à l’entêtement des États-nations, peu disposés à sauter dans l’inconnu d’un grand État fédéral. D’un côté, on craint de perdre la maîtrise de son destin ; de l’autre, personne n’est prêt à sacrifier ses prérogatives nationales sur l’autel de l’unité.
Pourtant, l’urgence est palpable, surtout aux yeux des Américains : si les Européens ne coopèrent pas, le continent risque de tomber sous la coupe soviétique. Il faut inventer une formule qui conjure ce risque tout en ménageant la susceptibilité des nations.
La solution retenue : miser sur la collaboration économique. Soutenue par Washington, cette approche vise à engager les puissances d’Europe occidentale dans la gestion collective de ressources stratégiques. C’est dans cet esprit qu’est lancé le plan de relance européen de 1947, destiné à stimuler l’intégration économique et, à terme, à rapprocher les pays du Vieux Continent.
Dans une Europe exsangue, vulnérable aux extrémismes, le Plan Marshall apporte un double bénéfice : la stabilité, mais aussi l’opportunité d’harmoniser les politiques économiques des pays participants. C’est la première pierre de l’unification.
Les premiers essais d’institution supranationale échouent. L’idée que chaque pays doive abandonner une part de sa souveraineté nationale suffit à faire capoter les négociations. À l’époque, une majorité tient à préserver l’Europe comme mosaïque d’États souverains.
Pourtant, une avancée décisive va voir le jour, non par idéalisme, mais pour empêcher que le vieux conflit franco-allemand ne se rallume sur fond de guerre froide. C’est la France qui propose de mettre en commun la production et le commerce du charbon et de l’acier.
L’idée de Jean Monnet, promoteur de la réconciliation franco-allemande, est de confier à une autorité supranationale indépendante la supervision de la production et des échanges, afin de résoudre des problèmes restés en suspens malgré les traités d’après-guerre. Parmi ceux-ci : la question de la Sarre, la reconstruction de l’Allemagne, le réarmement de la Ruhr, et la volonté allemande de réintégrer la scène européenne en tant que partenaire à part entière.
En mai 1950, le ministre français Robert Schuman présente le projet au Quai d’Orsay, donnant corps à la vision de Monnet. Pour la première fois, deux anciens adversaires acceptent de renoncer à certains leviers économiques, jusqu’ici synonymes de puissance militaire, afin de se surveiller mutuellement dans la gestion du charbon et de l’acier.
L’Italie et les trois pays du Benelux (Belgique, Pays-Bas, Luxembourg) rallient aussitôt la proposition, tandis que le Royaume-Uni décline l’invitation. Les Britanniques s’excluent ainsi du leadership continental et se contenteront plus tard de lancer une initiative parallèle (l’AELE), vouée à l’échec.
La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) voit officiellement le jour avec le traité de Paris en 1951. Elle s’organise autour d’une Haute Autorité, d’une Assemblée parlementaire (issue des parlements nationaux), d’une Cour de justice, d’un Conseil des ministres et d’un Conseil consultatif (regroupant syndicats, producteurs et consommateurs). Cette architecture inspirera la construction future des institutions européennes. Jean Monnet devient le premier président de la Haute Autorité.
L’impossible armée européenne et la Communauté économique européenne
La dynamique d’intégration progresse selon une logique pragmatique, résumée par la « technique de l’artichaut » : avancer feuille après feuille, sans brûler les étapes. Après le charbon et l’acier, c’est la question de la défense qui s’impose.
Alors que les discussions se tiennent à Paris, la guerre de Corée éclate, rappel brutal du risque d’une invasion soviétique en Allemagne. Sans réarmement de la RFA, toute défense de l’Europe occidentale semble illusoire, même avec le soutien du Pacte atlantique et de l’OTAN.
La France prend une nouvelle fois l’initiative. En octobre 1950, le Premier ministre René Pleven propose la création d’une armée européenne intégrée, la Communauté européenne de défense (CED), ouverte aux États signataires du traité de Paris. Le projet prévoit une armée commune, un budget partagé, un commandement unique sous l’OTAN, seule manière d’éviter un réarmement allemand autonome et difficile à contrôler.
Le soutien américain donne un coup d’accélérateur : le traité est signé à Paris le 27 janvier 1952. La CED va plus loin que la CECA : elle engage les États à l’unification de leurs forces armées et ouvre la voie à une future politique étrangère commune. Sous l’impulsion d’Alcide De Gasperi, l’article 38 du traité prévoit même la rédaction d’un statut pour une Communauté politique européenne (CPE), embryon d’un projet fédéral, qui n’entrera en vigueur qu’après ratification de la CED.
Le statut est prêt en quelques mois. Cette Communauté politique européenne, aux allures pré-fédérales, attendra en vain l’aval des parlements. Les débats s’enlisent, notamment en France, où la résistance parlementaire bloque toute perspective. L’Italie, elle aussi, freine des quatre fers.
Le contexte international vient encore compliquer l’affaire. Le décès de Staline, la fin de la guerre de Corée, l’enlisement de la France en Indochine : l’urgence retombe. Le gouvernement français, échaudé, refuse de forcer la main à ses députés. Le 30 août 1954, le vote final enterre la CED et, avec elle, l’idée d’une politique étrangère réellement commune pour longtemps.
La conséquence immédiate : des accords bilatéraux entre les États-Unis et la France, qui permettent à la République fédérale d’Allemagne de retrouver son propre état-major et une capacité de défense autonome. Le scénario redouté par les promoteurs de la CED devient réalité pour Paris.
Ce revers, symbolisé par l’échec du projet CED, marque durablement la politique étrangère des États d’Europe occidentale. La méthode institutionnelle et la logique graduelle de l’intégration européenne subissent un coup d’arrêt. Mais la relance arrive vite : dès 1955, la conférence de Messine puis les traités de Rome de 1957 posent les bases de la Communauté économique européenne (CEE) et de la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom).
La stratégie se recentre sur l’économie : supprimer les barrières douanières, garantir la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux, préparer à terme l’unification monétaire. L’objectif affiché : développer la prospérité des États membres via la création d’un marché commun, tandis que la politique étrangère et la défense européenne restent confinées à l’arrière-plan, dans un entre-deux qui, encore aujourd’hui, laisse le projet d’Europe politique inachevé.




